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Le 23 avril 2026, Airbus a enregistré la nouvelle entité juridique destinée à recevoir les activités d’Airbus Defence and Space qui ne rejoindront pas la future joint-venture spatiale. Un acte administratif en apparence anodin. Il marque en réalité le passage du projet Bromo du stade du protocole d’accord à celui du chantier réel.
Depuis le début de l’année, les trois partenaires — Airbus, Thales et Leonardo — ont officiellement engagé la phase dite de « détourage » : identifier, séparer et préparer le transfert des activités et des salariés qui constitueront la nouvelle entité. Chez Airbus, ce sont principalement les équipes de Space Systems, environ 3 416 personnes, et celles de Space Digital qui sont concernées. En avril 2026, les directions des trois groupes ont également transmis leurs réponses formelles aux organisations syndicales européennes dans le cadre de la procédure d’information-consultation transfrontière, obligatoire dans sept pays.
Tout remonte à la nuit du 23 octobre 2025. À 22h30, Guillaume Faury depuis la Chine, Roberto Cingolani depuis les États-Unis et Patrice Caine depuis la France ont apposé leur signature électronique sur un mémorandum d’accord. L’idée d’un « Airbus des satellites » circulait depuis plus de vingt ans dans les cercles industriels européens. Elle avait chaque fois achoppé sur les rivalités franco-italo-allemandes, les désaccords de gouvernance, la sensibilité politique des répartitions industrielles. Cette fois, la signature est effective.
Qui apporte quoi
La future entité, dont le nom définitif n’est pas encore arrêté, repose sur la mise en commun de divisions complémentaires couvrant l’intégralité de la chaîne de valeur des satellites institutionnels et commerciaux, lanceurs exclus.
Airbus verse ses activités Space Systems et Space Digital, issues d’Airbus Defence and Space. Thales apporte ses participations dans Thales Alenia Space, dont il détient 67 %, dans Telespazio et dans Thales SESO, fabricant de miroirs optiques basé à Aix-en-Provence. Leonardo contribue sa division spatiale, incluant ses 33 % dans Thales Alenia Space et ses 67 % dans Telespazio. La fusion consolide donc des structures déjà imbriquées : TAS et Telespazio sont des coentreprises Thales-Leonardo depuis des années.
La répartition du capital reflète l’équilibre négocié entre les trois nations : Airbus 35 %, Thales 32,5 %, Leonardo 32,5 %. La gouvernance fonctionnera sous contrôle conjoint, sur le modèle de MBDA, le fabricant européen de missiles détenu par Airbus, BAE Systems et Leonardo. Le siège sera installé à Toulouse. Au total, la nouvelle entité afficherait un chiffre d’affaires pro forma de 6,5 milliards d’euros pour 2024, environ 25 000 salariés répartis sur une trentaine de sites européens, un carnet de commandes supérieur à trois années de revenus et une valorisation estimée par Reuters autour de 10 milliards d’euros.
La pression SpaceX
En mars 2026, SpaceX a franchi le cap des 10 000 satellites Starlink opérationnels en orbite, pour un total de 11 875 unités lancées depuis le début du programme. Guillaume Faury l’avait dit sans détour dès 2023 : « Ou bien on travaille ensemble, ou bien on meurt. »
Les États-Unis et la Chine représentent 90 % des lancements spatiaux mondiaux. Le marché de l’économie spatiale mondiale atteignait 626 milliards de dollars en 2025 ; il devrait dépasser 1 000 milliards en 2034, selon le cabinet Novaspace, porté par les constellations en orbite basse. Airbus Defence and Space a enregistré un EBIT ajusté de -566 millions d’euros en 2024, alourdi par 1,3 milliard d’euros de charges exceptionnelles sur Space Systems. Le marché des satellites géostationnaires de télécommunications, cœur historique du métier européen, s’est contracté à la moitié de ses volumes des années 2010. Les nouvelles plateformes reconfigurables, OneSat chez Airbus et Space-Inspire chez Thales Alenia Space, ont rencontré des retards techniques qui ont pesé sur les comptes.
2025 offre un tableau plus flatteur. Airbus Defence and Space a affiché un chiffre d’affaires en hausse de 11 % à 13,4 milliards d’euros, avec un EBIT repassé positif à 798 millions. Thales Alenia Space a retrouvé la rentabilité après deux exercices dans le rouge, avec un chiffre d’affaires de 2,4 milliards. Leonardo a publié 19,5 milliards de revenus consolidés, en hausse de 11 %, et réduit sa dette nette de 44 % à 1 milliard d’euros. La fusion se fait au meilleur moment des bilans, ce qui n’a pas manqué d’alimenter les débats sur les véritables motivations de chaque partenaire.
Bruxelles arbitre
Le vrai verrou n’est pas industriel. La Commission européenne doit instruire le dossier antitrust avant que la joint-venture puisse entrer en opération. Le calendrier issu des consultations syndicales de mars 2026 est précis : information-consultation des représentants du personnel dans sept pays jusqu’en octobre 2026 ; avis définitifs des comités sociaux en septembre-octobre ; signature de l’accord définitif au quatrième trimestre 2026 ; feu vert réglementaire au premier semestre 2027 ; lancement opérationnel avant le 1er juillet 2027.
La CFDT Thales a formulé le risque sans ambiguïté : « Le projet pourrait tomber à l’eau si les instances de contrôle demandent des modifications rendant le projet non viable. » Ce que les syndicats désignent, c’est le scénario d’une cession imposée par Bruxelles au nom du droit de la concurrence, Airbus DS et TAS étant les deux seuls fabricants européens de satellites en compétition directe. Une cession vers un acteur non européen constituerait, pour les opposants au projet, un paradoxe souverainiste difficile à défendre. Patrice Caine a indiqué en mars 2026 que « les discussions avec les autorités antitrust progressent de manière tout à fait constructive ». Les soutiens politiques affichés sont réels : Roland Lescure, alors ministre français de l’Économie, a salué « une excellente nouvelle » ; Josef Aschbacher, directeur général de l’ESA, a exprimé son « plein soutien ». Cela ne préjuge pas de la décision bruxelloise.
5 000 postes de plus
Avant que le processus de fusion soit enclenché, le secteur représentait 30 000 emplois en Europe. Il en compte aujourd’hui 25 000. Cinq mille postes ont donc déjà disparu en anticipation : 520 chez Airbus Defence and Space, 800 chez Thales en France, et près de 1 000 chez Thales Alenia Space, où un plan avait été annoncé dès 2024 avant d’être gelé jusqu’à mi-2026 sous pression syndicale. Chez ADS, un plan de 2 500 suppressions avait été acté d’ici fin 2026.
Les syndicats projettent 5 000 suppressions de postes supplémentaires d’ici 2030. Airbus DS et TAS fabriquent les mêmes produits, avec les mêmes métiers, dans des usines dotées d’équipements identiques. « Nous allons nous retrouver avec des salles AIT dans tous les sens », a déclaré un ancien ingénieur de TAS à la revue Air & Cosmos, ajoutant que cette configuration représente « une perte de compétitivité et un levier de négociation sur les coûts en moins » pour les clients.
Le 1er décembre 2025, les syndicats représentant les salariés des trois groupes dans sept pays, Belgique, France, Allemagne, Italie, Pologne, Espagne, Royaume-Uni, se sont réunis sous l’égide d’IndustriAll Europe. Leurs lignes rouges communes : aucune fermeture de site, aucun licenciement forcé, maintien des conditions de travail et des accords collectifs pendant au minimum quinze mois après le transfert. La CFE-CGC chez Airbus a demandé des « engagements sur un traitement social exemplaire, interdisant tout départ contraint ». Aucun engagement de cette nature n’est acté à ce stade.
L’Europe, ses États et ses doutes
Le projet a reçu le feu vert des gouvernements français, italien et allemand avant même la signature du mémorandum. La déclaration commune des trois PDG affirme que Bromo « concrétise la volonté des États européens de renforcer leurs capacités industrielles et technologiques, afin de garantir l’autonomie de l’Europe dans le domaine spatial ». Le commissaire européen à la Défense et à l’Espace, Andrius Kubilius, pousse simultanément le programme IRIS², une constellation de 290 satellites de connectivité gouvernementale sécurisée dont le contrat a été signé en décembre 2024 pour 10,5 milliards d’euros, avec TAS et ADS comme acteurs centraux.
À l’Assemblée nationale, le registre est moins unanime. Des députés de plusieurs groupes ont interpellé le gouvernement sur les garanties de souveraineté militaire, la capacité d’observation, le renseignement et les télécommunications sécurisées des armées. Le député LFI Hadrien Clouet a déposé en mars 2026 une question écrite demandant au gouvernement d’intervenir pour « stopper le projet Bromo ».
Des analystes avancent une lecture plus froide de l’opération : Airbus se délesterait d’une division insuffisamment rentable au regard de ses standards aéronautiques, tandis que Leonardo serait le grand bénéficiaire, consolidant des participations minoritaires dans TAS et Telespazio au sein d’une entité de premier plan. La rivalité franco-italienne pour le leadership technologique du futur ensemble, disent ces observateurs, ne s’éteindra pas avec la signature.
Patrice Caine a cité, lui, l’analogie fondatrice : « Au moment de la création d’Airbus, la question n’était pas la survie à l’année N+1 des quatre avionneurs de l’époque, mais plutôt 25 ans plus tard. » L’examen antitrust de Bruxelles, attendu d’ici fin 2026, dira si l’Europe est prête à tenir ce raisonnement jusqu’au bout.


