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Le 11 avril 2026, Master Poulet ouvre sa cinquantième adresse à Saint-Ouen, Seine-Saint-Denis, à deux pas de la station de métro Mairie de Saint-Ouen. Trois jours plus tard, la municipalité ordonne la fermeture et fait installer des blocs de béton et des grilles devant l’entrée. L’enseigne saisit le tribunal administratif de Montreuil en référé. Le juge constate que « la décision de murer le commerce était manifestement illégale » et ordonne le retrait des obstacles sous quarante-huit heures. La mairie s’exécute à la dernière heure.
Le restaurant rouvre avec une banderole en façade : « Nous sommes ouverts… N’en déplaise à Karim. » Le 24 avril, la municipalité revient avec une dizaine de pots de fleurs géants remplis d’engrais odorant, disposés directement devant l’entrée au nom d’une politique de végétalisation. Le 28 avril, Bouamrane publie lui-même une vidéo depuis le pied des banderoles. Ce même jour, Master Poulet commence à démonter la véranda qu’elle avait installée sur l’espace public sans autorisation, après avoir apposé sur les murs du quartier des affiches dénonçant la façon dont la mairie attribuerait ses locaux commerciaux. Une audience est attendue sur les sanctions financières et la légalité des nouvelles entraves. Bouamrane, réélu maire en mars 2026, a annoncé préparer « un arsenal juridique ».
Sur le fond, le droit d’exercer une activité commerciale, la justice a tranché. Ce que la mairie conteste désormais porte sur la véranda et la terrasse en espace public, pas sur le restaurant lui-même.
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Chouaib Benbakir, né en octobre 1992, a fondé Master Poulet autour d’une formule minimaliste : poulet rôti, riz, alloco, pâtes crémeuses. Un poulet entier à 7,50 euros. Une cuisse à 2,50 euros. Le groupe, structuré autour de plusieurs entités, MP Distribution, Master Invest, BCS Group, est représenté médiatiquement par Nabil B., qui répond régulièrement à la presse. Ce profil, jeunes entrepreneurs partis d’une première adresse de rôtisserie en banlieue nord de Paris, porte en lui un récit que les détracteurs de l’enseigne peinent à attaquer sans déclencher aussitôt un procès en mépris de classe.
Le marché dans lequel Master Poulet s’est développé n’est pas anodin. Les ventes de poulet frit ont progressé de 47 % en un an en France. En 2024, la volaille est devenue la première viande consommée dans le pays, 31,6 kilogrammes par habitant, dont 24,9 kilogrammes de poulet, record historique selon l’interprofession Anvol. Le nombre de points de vente spécialisés a bondi de plus de 60 % entre 2019 et 2023. Le secteur pèse 1,12 milliard d’euros dans le chiffre d’affaires de la restauration rapide française. Dans cet espace en pleine expansion, Poulet Addict, Pouletos, Crousty Poulet, Belchicken, Master Poulet s’est positionné en tête en Île-de-France, porté par les réseaux sociaux et des files d’attente qui virent au phénomène de rue.
Chaque polémique a amplifié la notoriété. Les blocs de béton de Saint-Ouen ont valu à l’enseigne une couverture nationale sur RTL, BFM TV, TF1 Info, M6, Le Figaro, Le Parisien, une exposition que l’enseigne n’aurait jamais pu s’offrir. La direction a dosé sa réponse : présente sur les réseaux au bon moment, provocatrice sans être agressive. Bouamrane, en se filmant lui-même sous les banderoles qui l’attaquent, a achevé de démontrer qu’il avait perdu la maîtrise du cadre.
La France importe la moitié de son poulet
Master Poulet l’admet sans détour : son approvisionnement provient principalement de Pologne et d’Espagne. La direction l’explique par les volumes. « On fait de tels volumes qu’en France on est incapable de trouver un fournisseur qui nous fournisse suffisamment », a indiqué Nabil B. à la presse. La Pologne et l’Espagne, ajoute-t-il, sont soumises aux mêmes normes européennes que la France.
Cet argument s’appuie sur une réalité que les données officielles confirment. En 2024, 48,2 % des poulets consommés en France étaient importés, selon l’Anvol, en léger recul par rapport aux 50 % de 2023, grâce à une reprise de la production nationale de 10,3 %. En restauration hors domicile, le taux monte à environ 60 % selon FranceAgriMer. En vingt ans, les importations françaises de viandes et préparations de volailles ont été multipliées par cinq, passant de 150 000 à 859 000 tonnes entre 2000 et 2023.
La Pologne occupe la première place : 36 % des importations en 2024, contre 30 % en 2023, devant la Belgique à 27 %. Numéro un européen depuis 2014, la filière polonaise a profité d’un accélérateur inattendu : dès mai 2022, l’Union européenne a supprimé les droits de douane sur les volailles ukrainiennes. Les importations en provenance d’Ukraine ont atteint 220 000 tonnes entre juin 2022 et juin 2023, contre un quota initial de 90 000 tonnes. L’interprofession Anvol a formellement demandé au gouvernement d’activer une clause de sauvegarde. Jean-Michel Schaeffer, son président, a déclaré : « Il y a pas mal de poulets qui viennent de Pologne, du Brésil, de Thaïlande. Ils ont été élevés ailleurs, avec probablement des antibiotiques, sans les mêmes règles environnementales. »
En Bretagne, premier bassin avicole français, la production de volailles de chair a chuté de 31 % entre 2000 et 2020. Les épizooties de grippe aviaire de 2021 et 2022 ont détruit des millions de volailles supplémentaires. La reprise de 2024 est réelle, mais partielle. Master Poulet s’approvisionne là où les volumes existent parce que la filière française ne peut pas les fournir, une contradiction que personne, dans ce débat, n’a encore voulu porter frontalement.
Poulet halal, trottoirs et politique commerciale
Le discours officiel de Bouamrane porte sur la saturation et la malbouffe. « Sur n’importe quelle avenue ici, vous allez en avoir énormément. On a plus qu’il n’en faut de commerces de poulets », a-t-il déclaré. Il pointe les odeurs, les bruits, les files d’attente qui débordent sur les trottoirs, des griefs que des riverains de Boulogne-Billancourt et d’Asnières ont également formulés.
La direction de l’enseigne conteste le classement en malbouffe. « Je m’inscris totalement en faux ! On fait du poulet rôti, on ne fait pas frire notre poulet », a indiqué Nabil B. Du poulet rôti, servi dans les rôtisseries de toutes les villes de France. La question de l’équité de traitement s’est posée rapidement.
Master Poulet est 100 % halal. La mention de cette certification a déclenché une frange de commentaires hostiles en ligne. Des élus LFI de Seine-Saint-Denis ont soulevé la question de l’islamophobie. La députée Clémentine Autain, vice-présidente de l’Assemblée nationale, a été la première à théoriser la critique publiquement : « L’acharnement contre Master Poulet est totalement lunaire, teinté de racisme et de mépris de classe, à l’image des politiques mises en place à Saint-Ouen depuis plusieurs années », a-t-elle déclaré. Le député Eric Coquerel s’est affiché devant l’enseigne en signe de soutien.
La clientèle de Master Poulet, jeune, populaire, issue des banlieues nord de Paris, consomme dans des communes dont plusieurs mairies mènent depuis des années des politiques commerciales orientées vers des enseignes perçues comme plus valorisantes pour l’image du territoire. Bloquer une rôtisserie à 2,50 euros la cuisse dans ce contexte précis n’est pas un acte neutre d’urbanisme commercial.
Karim Bouamrane, quelques jours seulement avant le déclenchement de l’affaire, avait déclaré publiquement pouvoir être « une solution » pour la présidentielle 2027. Son positionnement, gauche sérieuse, anti-LFI, maire réformateur, trouvait dans ce bras de fer une scène nationale à peu de frais. Les insoumis ont saisi l’opportunité. La bataille judiciaire, elle, est allée à l’enseigne.


