L’inquiétant Gianni Infantino

En 2016, Gianni Infantino promettait la réforme aux 211 fédérations de la FIFA. Dix ans et 27 millions d'euros plus tard, personne ne se présente contre lui.

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Pour son déplacement au 76e Congrès de la FIFA, fin avril 2026 à Vancouver, Gianni Infantino avait sollicité des autorités canadiennes une escorte policière de niveau 4. Le protocole demandé le plaçait un échelon sous celui réservé au pape, au-dessus du premier ministre canadien. La police de Vancouver a refusé.

Trois jours plus tard, le 27 avril, le Conseil de la FIFA portait la dotation du Mondial 2026 à 871 millions de dollars, hausse de 15% sur un record annoncé quatre mois plus tôt. Le vainqueur empochera 50 millions. Le cycle 2023-2026 projette 13 milliards de dollars de revenus. La Coupe du monde des clubs, organisée aux États-Unis en juillet 2025, avait à elle seule généré 2,1 milliards, dont près d’un milliard via un accord avec la plateforme DAZN.

27 millions en dix ans

Le 12 novembre 2025, la FIFA déposait ses déclarations fiscales auprès des autorités américaines. Le Monde en a obtenu copie. Gianni Infantino y figure avec une rémunération totale de 6,133 millions de dollars pour l’année 2024, soit environ 5,27 millions d’euros : 2,954 millions de salaire de base, 1,874 million de bonus, 1,148 million en « autres rémunérations à déclarer », 155 000 dollars de retraite.

En 2016, il percevait 1,28 million d’euros. Sa rémunération a été multipliée par quatre en dix ans. Le cumul dépasse 27 millions d’euros.
Sepp Blatter touchait 3,09 millions d’euros en 2015 — l’année où il était chassé de la présidence pour mauvaise gouvernance financière. Infantino gagne aujourd’hui presque le double. La FIFA a versé en 2024 un total de 33,2 millions de dollars à sa direction et aux membres de son conseil. Rappelons que l’organisation est enregistrée comme association à but non lucratif.

Mark Pieth, juriste suisse qui avait présidé le groupe consultatif indépendant sur la réforme de la FIFA après le FIFAgate, a estimé que l’organisation était devenue « le complice enthousiaste d’États richissimes pratiquant le sportswashing ». De nombreuses ligues africaines survivent dans la précarité, malgré les redistributions du programme FIFA Forward.

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Zurich, 2015 : le vide et l’homme

Le 27 mai 2015, à 6 heures du matin, des policiers suisses faisaient irruption dans les chambres du palace Baur au Lac à Zurich. Sept hauts responsables de la FIFA étaient arrêtés à la demande du ministère de la Justice américain, du FBI et de l’IRS. Les charges — racket, fraude, blanchiment — portaient sur des sommes supérieures à 200 millions de dollars. Sepp Blatter démissionnait quelques jours après avoir été réélu pour un cinquième mandat. Michel Platini, favori pour lui succéder, était mis hors jeu par la justice.

Gianni Infantino, alors secrétaire général de l’UEFA, s’est porté candidat. Le 26 février 2016, au congrès électif, il adressait aux 211 fédérations membres une formule destinée à ceux qui avaient tout perdu avec le FIFAgate : « L’argent de la FIFA, c’est votre argent. » Il était élu dès le premier tour, 88 voix contre 85 au cheikh Salman.

Moins de deux mois plus tard, son nom apparaissait dans les Panama Papers. En tant que directeur à l’UEFA, il avait validé un contrat avec Hugo et Mariano Jinkis, deux hommes d’affaires qui allaient être accusés de corruption. Leur société Cross Trading, enregistrée sur l’île de Niue, avait acquis pour 111 000 dollars des droits TV de la Ligue des champions pour l’Équateur, avant de les revendre 311 000 dollars. Infantino a déclaré être « consterné ». La commission d’éthique de la FIFA a classé la procédure sans suite.

Un prix pour Trump, un Mondial pour Ryad

Le 5 décembre 2025, au Kennedy Center de Washington, Infantino remettait à Donald Trump le « Prix de la Paix de la FIFA – Le football unit le monde ». La distinction avait été créée en novembre 2025, sans processus formel de nomination ni critères rendus publics. Le communiqué officiel de la FIFA saluait « les efforts infatigables du président Trump pour unir les gens dans un esprit de paix ».

L’ONG britannique FairSquare déposait une plainte devant la commission d’éthique de la FIFA dans les jours suivants, invoquant quatre violations présumées de l’article 15 du code d’éthique relatif au devoir de neutralité politique. Infantino avait appelé sur Instagram à soutenir la candidature de Trump au prix Nobel de la paix et déclaré à Miami que « nous devrions tous soutenir ce qu’il fait ». En février 2026, coiffé d’une casquette rouge frappée « USA 45-47 », il participait au « Conseil de la Paix » lancé par Trump, seul responsable sportif dans une salle de chefs d’État.

En décembre 2024, le Mondial 2034 était attribué à l’Arabie saoudite par acclamation, lors d’une session virtuelle, sans vote formel. La date limite de dépôt des candidatures avait été fixée au 31 octobre 2023, ne laissant que quelques semaines aux candidats potentiels. L’Australie, seule alternative réaliste, s’était retirée. Infantino avait annoncé l’attribution sur son compte Instagram personnel un an avant la décision officielle.

Aramco, la compagnie pétrolière d’État saoudienne, est devenue sponsor officiel du Mondial 2026. En février 2025, le fonds souverain PIF acquérait une participation dans DAZN, la plateforme qui venait d’acheter pour environ un milliard de dollars les droits TV de la Club World Cup, sauvant financièrement un tournoi qui peinait à trouver des diffuseurs. Un accord conclu en novembre 2025 avec le Fonds saoudien pour le développement prévoit jusqu’à un milliard de dollars en prêts bonifiés aux fédérations membres pour la construction de stades.

Le rapport d’évaluation de la candidature saoudienne avait été confié au cabinet Clifford Chance. L’un de ses partenaires, Fahad Abuhimed, avait occupé des postes d’administrateur dans des sociétés d’État saoudiennes et conseillait des fonds souverains du royaume.

Borbély, Eckert, Maduro

En 2017, au congrès de Bahreïn, Cornel Borbély était évincé de la présidence de la chambre d’instruction du comité d’éthique. Hans-Joachim Eckert perdait la chambre d’adjudication le même jour. Borbély a qualifié son départ de « politique » ; Eckert en a dit autant. Miguel Maduro, président du comité de gouvernance indépendant, était écarté au même moment : il avait exclu du conseil FIFA le ministre russe des sports Vitaly Mutko, à un an du Mondial en Russie.

En mai 2024, au congrès de Bangkok, les statuts de la FIFA étaient amendés pour placer explicitement le secrétaire général sous « l’autorité et la supervision » du président. Fatma Samoura, secrétaire générale, avait déjà été réduite à un rôle formel avant sa démission fin 2023.

Sepp Blatter, 89 ans, interrogé par le quotidien Bild, a déclaré : « La FIFA est une dictature. Le Conseil, avec ses quelque 40 membres, n’a aucun pouvoir de décision. » Michel Platini, dans une interview au Guardian en janvier 2026, a estimé qu’Infantino avait « viré autocrate depuis la pandémie ». Mark Pieth a indiqué avoir été « abasourdi » par l’attribution du Mondial 2034, accordée « sans critique ni débat significatif ».
Les statuts en vigueur permettent à Infantino de briguer un quatrième mandat à Rabat en 2027 : son premier mandat, entamé en cours de cycle en 2016, est comptabilisé comme « incomplet ». Réélu sans opposition à Kigali en 2023, il pourrait rester à la tête de la FIFA jusqu’en 2031.

Sept prévenus, zéro condamnation

En juillet 2020, le procureur fédéral extraordinaire Stefan Keller ouvrait une procédure pénale contre Infantino et Rinaldo Arnold, premier procureur du Haut-Valais, pour « abus d’autorité », « violation du secret de fonction » et « entrave à l’action pénale ». Les faits : des réunions tenues en 2016 et 2017 entre Infantino et le procureur général fédéral Michael Lauber, alors en charge des enquêtes FIFA, sans procès-verbal, dont les protagonistes ne pouvaient se souvenir de l’essentiel.

En mars 2023, le Neue Zürcher Zeitung révélait que le Qatar aurait placé Infantino et Lauber sur écoute lors d’une de leurs rencontres à l’hôtel Schweizerhof de Berne, dont une salle de réunion était utilisée par l’ambassade qatarie en Suisse. En octobre 2023, les deux procureurs spéciaux classaient la procédure, concluant n’avoir « pas relevé d’indices permettant de conclure à une instrumentalisation » du ministère public par Infantino ou la FIFA. Lauber, contraint à la démission en juillet 2020, était blanchi, comme les six autres prévenus.

En juillet 2025, le tribunal cantonal de Fribourg enjoignait au ministère public local d’auditionner Infantino comme prévenu pour « dénonciation calomnieuse », dans une affaire découlant d’une plainte de la FIFA contre l’avocat Philippe Renz. En octobre 2025, une procédure pour « trafic d’influence actif », transmise aux autorités suisses à la suite d’une plainte de Michel Platini, était classée. Aucune condamnation à ce jour.

Sergio Marchi, président de FIFPRO, le syndicat international des joueurs, a qualifié la gouvernance d’Infantino d’« autocratique ». Stanis Elsborg, expert en gouvernance sportive pour Play the Game, a estimé que la FIFA était désormais « définie par la proximité politique, l’affaiblissement du contrôle et un alignement croissant avec le pouvoir d’État aux plus hauts niveaux ». Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, a déclaré que cette Coupe du monde était « la plus géopolitique de l’histoire ». FIFPRO Europe avait déposé sa plainte devant la Commission européenne pour abus de position dominante avant l’ouverture du 76e Congrès, le 30 avril 2026 à Vancouver.



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