Formation des médecins : un scandale français

Les ministères de la Santé et de l'Enseignement supérieur annoncent une nouvelle réforme des études de médecine, la troisième en dix ans. Pendant ce temps, 6,7 millions de Français cherchent toujours un médecin traitant.

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Depuis cinquante ans, la France forme délibérément moins de médecins que ses voisins européens. La densité médicale française s’établit aujourd’hui à 340 médecins pour 100 000 habitants, contre une moyenne européenne comparable de 392 et un maximum autrichien de 541. 87 % du territoire est classé en zone de fragilité médicale. Neuf millions de personnes vivent dans un désert médical au sens géographique du terme.

Les ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur annoncent la mise en place d’un système à entrée unique en première année, prévu pour la rentrée 2027. Troisième architecture des études de médecine en moins d’une décennie. Le ministre de la Santé Yannick Neuder avance un chiffre : 3 700 médecins supplémentaires formés chaque année. Il ne précise pas quand ils exerceront. La durée minimale des études est de neuf ans. Les premiers diplômés issus de cette réforme n’entreront en exercice qu’aux alentours de 2036. Pendant ce temps, plus de six millions de Français n’ont toujours pas de médecin traitant.

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Simone Veil, 1977 : « Bientôt trop de médecins »

En 1971, le numerus clausus est fixé à 8 588 places. Le dispositif naît d’une convergence entre les gestionnaires publics, inquiets de l’afflux vers les facultés, les inscriptions avaient triplé en quelques années, et les syndicats de médecins libéraux, structurés depuis le XIXe siècle autour de la défense de leurs intérêts économiques. La logique est claire : moins de médecins formés signifie moins de concurrence et de meilleures rémunérations pour ceux en exercice.
Six ans plus tard, Simone Veil, alors ministre de la Santé, déclare qu’il y aura « bientôt trop de médecins en France ». Entre 1977 et 1993, le quota tombe de 8 500 à 3 500 places. Une réduction de 60 % en seize ans, pendant que le pays vieillit et que l’Assurance maladie solvabilise chaque année davantage de patients.

En 1993, un sénateur avertit que la France ne compte qu’un étudiant en médecine pour 16 000 habitants, contre un pour 6 500 en Allemagne et un pour 4 000 en Belgique. La réponse du ministère des Affaires sociales est consignée dans les archives : « Le risque de pénurie de médecins ne semble pas exister. » Il faudra attendre 2017 pour que le numerus clausus retrouve son niveau de 1971.

Le PASS/LAS, coûteux et déjà enterré

La loi « Ma santé 2022 », adoptée en 2019, abolit officiellement le numerus clausus et le remplace par un numerus apertus. Les universités et les Agences Régionales de Santé fixent désormais elles-mêmes un nombre minimal de places. Entre 2021 et 2025, environ 10 300 étudiants sont admis chaque année en deuxième année, contre 8 500 auparavant, soit une hausse de 25 %. Le système PASS/LAS est censé diversifier les profils d’accès.
En décembre 2024, la Cour des comptes publie son évaluation. Le bilan est pudiquement qualifié de « mitigé », les effets d’« insuffisants au regard des besoins du territoire ». Le coût de formation a progressé de 45 millions d’euros entre 2018 et 2020. La diversification sociale reste marginale. Six mois plus tard, le gouvernement supprime le numerus apertus. La réforme de 2019 aura duré moins de six ans. Un gâchis.

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En juin 2025, la Conférence des doyens publie un avertissement : « Nos facultés de médecine manquent cruellement d’enseignants, de personnels de scolarité et de locaux. Beaucoup de lieux de stage sont également arrivés à saturation. » L’Association Nationale des Étudiants en Médecine de France et le syndicat Jeunes Médecins relaient la même alerte sur la qualité de la formation si les capacités d’accueil ne suivent pas la hausse des admissions.
Le goulot est d’abord hospitalier. La formation médicale française repose sur des stages cliniques en Centre Hospitalier Universitaire, dont la capacité d’accueil est plafonnée depuis des années. À ce blocage s’ajoute le déficit de maîtres de stage universitaires en médecine ambulatoire, ceux qui forment les futurs généralistes hors des murs des CHU. Le Conseil national de l’Ordre des médecins plaide pour leur revalorisation, sans que les arbitrages budgétaires nécessaires aient été rendus.

Le taux de réussite en première année reste inférieur à 20 %. Chaque année, des milliers d’étudiants français partent se former à l’étranger : environ 5 000 étaient inscrits hors de France en 2024 selon le Quotidien du Médecin, dont plus de 2 600 en Roumanie. La Cour des comptes évalue ce flux à environ 1 600 départs annuels. Un cursus complet à l’étranger coûte entre 90 000 et 120 000 euros. Seuls les étudiants issus de familles aisées peuvent assumer cette dépense, les autres sont contraints d’abandonner leur rêves. Ce n’est pas une orientation, c’est une élimination par l’argent.

Le généraliste libéral, un modèle qui se vide

En 2024, les nouvelles installations de médecins généralistes libéraux ont reculé de près de 10 %. Entre 2012 et 2021, la densité de généralistes est passée de 153 à 140 pour 100 000 habitants. Les jeunes médecins choisissent massivement le statut salarié : horaires prévisibles, revenu garanti, zéro gestion administrative.

25 % des médecins généralistes libéraux se trouvaient en situation de burn-out critique au moment de l’enquête SPS/Doctolib publiée en mars 2025, conduite auprès de 1 550 soignants libéraux. 63 % se déclaraient épuisés en fin de journée. Une enquête Medscape menée entre décembre 2024 et mars 2025 auprès de 1 056 médecins français établit que 22 % souffrent de burn-out ou de dépression. Le nombre annuel d’actes de médecine générale par patient est passé de 5,5 en 2004 à 4,2 en 2020 : les médecins consacrent une part croissante de leur temps aux tâches administratives au détriment des consultations.

Des médecins étrangers à défaut de médecins français

En 2025, 11 % des médecins en activité en France détiennent un diplôme étranger, contre 7 % en 2012. Les PADHUE, Praticiens à Diplôme Hors Union Européenne, représentent 8 % du corps médical en activité régulière, soit 19 154 médecins. Leur nombre a progressé de 141 % depuis 2010. Dans les spécialités chirurgicales, la part de diplômes étrangers atteint 21,7 % ; dans les spécialités médicales, 18 %. Le Conseil national de l’Ordre des médecins le précise dans son étude démographique 2025 : ces praticiens s’installent davantage dans les zones déficitaires que leurs confrères formés en France.

Le gouvernement a annoncé vouloir « simplifier » la procédure de titularisation de ces médecins à diplôme extracommunautaire, contraints de repasser des concours pour travailler dans les mêmes conditions que leurs confrères européens. Faciliter l’intégration de médecins formés ailleurs ne dispense pas de former davantage de médecins en France, une équation que cinquante ans de numerus clausus ont rendu particulièrement difficile à résoudre.



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