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Cent millions d’euros. C’est le montant estimé des missiles MICA tirés par les Rafale de l’escadron 1/7 Provence en trois semaines d’engagement soutenu au-dessus du Golfe Persique, soit le prix d’un appareil neuf sorti des chaînes de Mérignac. Depuis le déclenchement de l’opération américano-israélienne « Fureur épique » le 28 février 2026, six chasseurs français basés à Al-Dhafra, aux Émirats arabes unis, interceptent en permanence les drones et missiles iraniens. Après la frappe sur la base navale française d’Abu Dhabi le 1er mars, six appareils supplémentaires ont été acheminés depuis Saint-Dizier. Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, s’est déplacé sur la base le 30 mars pour rencontrer les équipages de retour.
En face, des drones Shahed iraniens. Prix unitaire : entre 20 000 et 50 000 dollars. Les abattre avec un MICA, dont le coût unitaire est estimé entre 600 000 et 1,5 million d’euros selon la méthode de calcul retenue, auxquels s’ajoute une heure de vol à 20 000 euros, revient à dépenser plusieurs centaines de milliers d’euros pour neutraliser un engin à quelques dizaines de milliers de dollars. « Il n’est pas soutenable d’utiliser des MICA pour abattre un drone à quelques milliers d’euros », a déclaré le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, devant une commission sénatoriale à l’automne 2025.
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Ce que l’Ukraine avait déjà dit
Cette impasse n’est pas née au-dessus du Golfe. Elle a été annoncée, documentée, puis largement sous-estimée.
À l’automne 2020, l’Azerbaïdjan a déployé massivement des drones armés turcs Bayraktar TB2 et des kamikazes israéliens contre les forces arméniennes au Haut-Karabakh. En quarante-quatre jours, les défenses antiaériennes arméniennes ont été méthodiquement détruites avant que blindés et logistique ne suivent. Aucun chasseur habité n’a été engagé des deux côtés, trop vulnérable face aux systèmes sol-air adverses. La conclusion, hâtive, s’est répandue dans les états-majors : le chasseur habité était condamné.
L’Ukraine a produit une lecture plus fine. Depuis 2022, entre 70 et 95 % des destructions terrestres majeures, blindés, véhicules, abris, sont attribuées aux drones dans les deux camps. La production mensuelle ukrainienne de drones FPV est passée de 20 000 unités en 2024 à 200 000 en 2025. La Russie, de son côté, a lancé 54 538 drones Shahed-type contre l’Ukraine sur l’ensemble de l’année 2025, avec un record en mars 2026 : 6 462 en un seul mois, selon le Conseil de sécurité nationale et de défense ukrainien.
Mais les F-16 américains livrés à l’Ukraine depuis août 2024 ont abattu plus de 1 000 drones et missiles russes, selon des données ukrainiennes confirmées par Aviation Week en janvier 2026. Pas parce qu’ils avaient été conçus pour ça. Leur vitesse, leur radar et leur capacité de veille permanente en ont fait des intercepteurs efficaces dans un espace aérien où la Russie n’envoyait pas sa propre aviation. Et pour réduire les coûts d’interception, les pilotes ukrainiens ont commencé à tirer des roquettes guidées laser de 70 mm depuis leurs F-16, exactement la solution que Paris est en train de tester.
Une question de munitions, pas d’avion
La doctrine de l’armée de l’air française repose sur des armements conçus pour des cibles à haute valeur : le MICA IR/EM, le Meteor à environ 2 millions d’euros l’unité, l’AASM Hammer. Tirer l’un de ces missiles sur un Shahed est une aberration économique que personne ne conteste. Quant au canon de 30 mm du Rafale, son usage oblige le pilote à s’approcher dangereusement de la cible à basse altitude, une manœuvre inadaptée à l’interception de masse. « On n’attrape pas un drone avec un Rafale », a déclaré l’expert aéronautique Michel Polacco sur LCI en octobre 2025. C’est l’armement qui est inadapté, non l’appareil.
La Direction générale de l’armement a lancé en urgence le développement d’une intégration inédite : une roquette guidée laser de 68 mm, la Thales Aculeus, montée en pod de vingt-quatre unités sous les ailes du Rafale. La plage d’engagement visée est de deux à cinq kilomètres, là où le canon est trop court et le MICA trop cher. Les premiers essais ont débuté en avril 2026 à Istres. La capacité opérationnelle est annoncée pour l’été 2026.
Au même moment, BAE Systems testait sur l’Eurofighter Typhoon des roquettes guidées laser APKWS de 70 mm, sur la base de Coningsby. Deux nations, deux avions, un calendrier identique d’adaptation dans l’urgence. La France et le Royaume-Uni ont produit la même réponse au même moment parce qu’ils avaient ignoré le même signal.
Ce qu’aucun drone ne peut faire
Le Rafale porte le missile ASMP-A rénové, l’ASMPA-R, qualifié avec succès en 2022 : ogive thermonucléaire propulsée à Mach 3, capable de contourner les défenses adverses. Il constitue, avec les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, l’une des deux composantes de la force de frappe française. Confier cette mission à un drone autonome, exposé au brouillage, au piratage, aux interférences électromagnétiques, n’est envisageable dans aucune doctrine connue.
Au-delà du nucléaire, dans un affrontement contre une force disposant d’avions de combat et de défenses sol-air sophistiquées, le Rafale opère dans un domaine que les drones actuels ne peuvent atteindre. Sa vitesse supersonique, son radar RBE2 AESA et sa suite de guerre électronique SPECTRA, classée parmi les meilleures au monde, lui permettent des engagements BVR, au-delà de la portée visuelle, que nul drone actuel n’est capable de mener. L’AASM, le Scalp et le futur missile de croisière supersonique prévu dans le standard F5 lui permettent de frapper des cibles fortement défendues à grande distance. Charge utile, vitesse, furtivité combinées : aucun drone de combat en service en 2026 ne réunit ces trois paramètres.
Washington, Londres, Moscou : le même mur
L’US Air Force a tenté de réduire ses commandes de F-35 pour 2026, réorientant ses crédits vers le programme NGAD et les drones CCA. Le programme F-35, dont le coût global dépasse désormais 2 000 milliards de dollars sur toute sa durée de vie selon le Government Accountability Office (rapport d’avril 2024), affronte la même équation économique que le Rafale face aux drones bon marché.
Le F-22 Raptor en offre la démonstration la plus nette. Sur 195 appareils produits au total, 165 sont actuellement en service dans l’USAF. Sa production a été arrêtée. Aucun rôle ne lui a été attribué dans l’architecture drone/CCA en construction. Selon le site spécialisé 19FortyFive, en mars 2026, le Raptor « pourrait devenir le B-52 de l’US Air Force », maintenu en service bien au-delà de sa pertinence d’origine, faute de successeur immédiat.
Côté russe, le Su-57 Felon, seul chasseur furtif de cinquième génération produit par Moscou, n’a quasiment jamais été engagé au-dessus de l’Ukraine, par crainte des défenses sol-air ukrainiennes. Environ vingt à trente appareils ont été produits selon les estimations disponibles. Pour compenser, la Russie mise sur ses drones Shahed et Lancet, et annonce un chasseur de sixième génération à horizon 2050. Envoyer un Su-57 contre des vagues de drones FPV serait aussi absurde qu’envoyer un Rafale sur un Shahed avec un MICA.
Le Rafale F5, chef d’orchestre sans partition
En mars 2025, Donald Trump a annoncé que Boeing avait remporté le contrat NGAD avec un chasseur désigné F-47. Rayon d’action officiellement annoncé : plus de 1 000 miles nautiques, soit environ 1 850 kilomètres. Ce chasseur de sixième génération a été conçu d’emblée pour opérer avec des drones ailiers CCA, Collaborative Combat Aircraft. L’US Air Force prévoit d’en acquérir plus de 1 000, à raison de deux par F-47 et par F-35A. Le contrat d’ingénierie signé avec Boeing dépasse les 20 milliards de dollars. Premier vol prévu : 2028.
La France suit la même trajectoire, avec un calendrier décalé. Le Rafale F5, dont l’entrée en service est prévue autour de 2035, a vocation à devenir une plateforme de commandement volante dirigeant un réseau de drones et de capteurs. En octobre 2024, la DGA a notifié à Dassault Aviation un contrat d’environ 128 millions d’euros pour développer un UCAS, drone de combat furtif destiné à voler en binôme avec le F5. Ce système s’appuie sur les acquis du programme nEUROn, premier UCAV furtif européen, ayant effectué plus de 170 vols entre 2012 et 2022, et remis en activité depuis fin 2024 pour tester les technologies embarquées.
En janvier 2026, Dassault Aviation a participé à la levée de fonds de 200 millions de dollars de la startup française Harmattan AI, valorisée à 1,4 milliard de dollars, première licorne de la défense en France. L’objectif : intégrer une intelligence artificielle souveraine au Rafale F5 et à l’UCAS pour le ciblage autonome, l’identification de menaces sans GPS et la coordination de drones en environnement brouillé. Harmattan AI a déjà signé un contrat portant sur 3 000 systèmes avec le ministère britannique de la Défense. « Ce partenariat favorisera le développement de fonctions d’IA embarquées au sein des futurs systèmes de combat aérien », a déclaré Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation.
Le SCAF, Système de Combat Aérien du Futur, programme franco-germano-espagnol de sixième génération, complique ce tableau. Les dissensions entre Dassault et Airbus restent non résolues. L’Allemagne a envisagé en 2025 de poursuivre sans la France. Le retrait des Émirats arabes unis, qui devaient apporter 3,5 milliards d’euros au développement du F5, laisse Paris financer seul une enveloppe de 3,4 à 3,5 milliards d’euros sur la période 2026-2030 dans la loi de programmation militaire actualisée. Si le SCAF continue de dériver, le Rafale F5 deviendra le chasseur principal de l’armée de l’air française bien au-delà de 2040.


