Inclusion financière : le rôle irremplaçable du cash

Les partisans d’une « cashless society » – société sans argent liquide – se sont confrontés à la réalité : le tout-numérique n’est pas la solution. L’abandon des espèces présente en effet des effets secondaires néfastes, allant de l’exclusion sociale à la perte de l’anonymat. Les billets de banque ont bel et bien de l’avenir.

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Ils ont été nombreux à défendre l’idée d’une société sans argent liquide : David Wolman, auteur du livre The End of Money (2012), l’économiste de Harvard Ken Rogoff avec son livre intitulé The Curse of Cash (2016) ou encore, bien avant eux, l’économiste autrichien Friedrich Hayek né en 1899… L’idée n’est donc pas nouvelle, et était revenue à la charge au début des années 2000. Plusieurs pays s’étaient alors engagés dans ce processus comme la Suède et la Norvège – les deux pays les plus avancés en la matière – mais aussi l’Inde, Singapour et même la Chine et le Royaume-Uni. Si certains persévèrent, leur exemple n’a pas l’effet boule de neige escompté. Nombreux sont les pays où la disparition des espèces entraîneraient des effets catastrophiques. « L’argent liquide est – et restera – un instrument clé de l’économie, même dans les pays les plus développés, et une pierre angulaire de la société, assure Thomas Savare, président d’Oberthur Fiduciaire, un des leaders mondiaux de l’impression fiduciaire. C’est certain. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la demande mondiale de liquidités est en constante augmentation. »

Cohésion vs. Marginalisation

Les arguments contre ce système du tout-digital sont nombreux. L’argent liquide est en effet un facteur essentiel de cohésion sociale, car il ne fait pas de distinction entre ses usagers : il est accessible partout, sans technologie particulière et ne requiert aucune compétence numérique, ce qui convient souvent aux plus anciens d’entre nous. Il est aussi facteur d’équité car il dépend des Banques centrales et non d’acteurs privés, et qu’il est utilisable sans source d’électricité. Il est également synonyme de transactions anonymes, à l’heure où les sociétés modernes sont de plus en plus placées sous surveillance. « Dans les années 60, lors de l’introduction des cartes de crédit, on prédisait la disparition de l’argent liquide, explique Daniel Link, PDG d’Orell Fuessli, le fabricant helvétique de francs suisses. Or, cette prédiction s’est avérée inexacte. Un système de paiement performant a besoin des deux formes. Les billets de banque continueront donc d’exister. Leur disparition entraînerait une perte considérable de confidentialité. L’argent liquide reste le seul moyen de paiement qui ne laisse aucune trace et qui permette l’autonomie et la confidentialité. »

La question de l’autonomie et de l’exclusion sociale a été abondamment documentée par les chercheurs universitaires, partout sur la planète. À l’Université de Leeds (Royaume-Uni), George Sullivan et Luke Burns savent de quoi ils parlent : la Grande-Bretagne a été tentée par le scénario de la cashless society. Il suffit pour s’en convaincre de passer un week-end à Londres : toutes les transactions se font par carte, les commerçants regardant étrangement les acheteurs sortant un billet de leur portefeuille. Selon ces chercheurs, il est « impératif d’éviter une exclusion financière et sociale totale. L’exclusion financière est généralement définie comme l’incapacité, la difficulté ou la réticence de certains groupes à accéder aux services financiers traditionnels. » Et les usagers sont nombreux dans ce cas.

« L’argent liquide s’est avéré indispensable à maintes reprises dans la vie économique et sociale, poursuit Thomas Savare chez Oberthur Fiduciaire. Les pays d’Europe du Nord qui ont jadis mené des politiques résolument dématérialisées ont depuis constaté la marginalisation de certains groupes dans un environnement où l’argent liquide est quasiment absent. Seul l’argent liquide peut en effet garantir une véritable inclusion financière. » Car il s’agit avant tout de maintenir l’accès aux transactions financières à ceux qui sont en marge de la société. Une autre étude, dirigée par Nissim Cohen de l’Université de Haïfa (Israël), va dans le même sens que l’étude britannique : « La monnaie fiduciaire est le meilleur moyen d’échange de biens formels et informels. L’abandon des paiements en espèces peut conduire à une réduction de la taille de l’économie observée. Il a d’autres implications qui dépassent le cadre du simple modèle économique : des implications socio-politiques. » Et les populations potentiellement exclues sont multiples. À commencer par les personnes atteintes de handicap, comme les aveugles. En Suisse par exemple, la Fédération suisse des aveugles a collaboré avec la Banque nationale suisse (BNS) pour rendre accessibles tous les moyens de paiement fiduciaire. Orell Fuessli a répondu à cette demande avec la conception de billets portant un dispositif en relief : 1 barre pour 10 francs suisses, 2 barres pour 20 francs et ainsi de suite.

Le cash, sanctuaire de l’anonymat

Outre l’inclusion sociale des groupes trop souvent marginalisés, il s’agit aussi pour tous les usagers d’avoir recours à un mode de paiement ne laissant pas de traces. Le potentiel avènement d’une cashless society fait planer des menaces évidentes sur les libertés individuelles, principalement à cause de la perte de l’anonymat des usagers. Selon l’étude dirigée par Paulo Fazendeiro de l’Université de Beira Interior (Portugal), « une société sans argent liquide représente une véritable révolution, inédite, dans le fonctionnement des sociétés humaines. C’est la fin de l’anonymat et de la confidentialité des transactions et des réserves de valeur des multiples acteurs économiques (particuliers, entreprises et autres organisations). Cela instaure un niveau de connaissance et de contrôle étatique impossible auparavant. Cette révolution présente des avantages et des inconvénients, selon les opinions politiques. » Et pour beaucoup, les inconvénients priment.

Malgré la progression évidente des moyens de paiement numériques, l’argent liquide reste donc une valeur sûre, et surtout essentielle à des millions d’usagers pour leurs échanges informels, aux quatre coins du monde. Y compris dans les pays dits « développés ». Leur disparition n’est donc pas à l’ordre du jour. « Les billets de banque font partie intégrante de notre économie, de notre identité et de notre culture, estime Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE). À la BCE, nous assumons l’immense responsabilité de veiller à ce qu’ils continuent d’inspirer confiance. » Et pour ça, les banques centrales peuvent s’appuyer sur les ingénieurs innovant chaque jour dans le domaine de la lutte contre la falsification en mettant au point de véritables chefs d’œuvres de technologie.



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